Le paradis du marché libre : 300 000 SDF rien qu'à Moscou

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Selon les apôtres du marché libre dans les anciens pays socialistes, la privatisation et l’accumulation du capital dans quelques mains stimulent la production et apportent la prospérité : il faut seulement passer d’abord par une période un peu difficile. Mais cette période est bien plus dure et bien plus longue qu’annoncée, remarque Parenti.

En 1990, alors que l’Union Soviétique est en train de passer au paradis du marché libre, Bruce Gelb, chef de la United States Information Agency, fait remarquer à un journaliste que la formation commerciale américaine ferait beaucoup de bien à l’économie soviétique. Car « En Union Soviétique, il faut réhabiliter les serpents venimeux, les sangsues et les intermédiaires. C’est la formule de la réussite de pays comme le nôtre ! »1

Aujourd’hui les serpents venimeux et les sangsues sont bien présents dans les anciens pays socialistes. Des milliers de luxueuses autos circulent dans les rues de Moscou et Prague. Le prix des locations et des ventes immobilières a fortement augmenté. Une nouvelle classe d’investisseurs, de spéculateurs et de maîtres chanteurs nage dans le luxe. Le but affiché n’est plus l’amélioration de la vie des citoyens mais l’accumulation du capital individuel.

Etat de santé catastrophique

En Russie et en Europe de l’Est, la dérégulation des prix due à l’arrivée du paradis du libre marché n’a pas créé des prix compétitifs mais des prix déterminés par les monopoles privés. Cela a stimulé l’inflation galopante. Pour les magouilleurs, les maquereaux, les trafiquants de drogue et autres escrocs, les affaires n’ont jamais été meilleures. Le chômage, le nombre de sans-abri, la pollution de l’air et de l’eau, la prostitution, les mauvais traitements conjugaux, la maltraitance enfantine et toutes les autres formes de misère sociale ont dramatiquement augmenté.2

En Russie et en Hongrie, le nombre de suicides a augmenté de moitié en quelques années. Pendant les longs hivers, le nombre de décès ou de maladies graves chez les pauvres et les personnes âgées a fortement augmenté : l’augmentation des prix et les factures impayées ont entraîné la fermeture des robinets de gaz. Dans les hôpitaux publics russes, les docteurs et les infirmières sont honteusement sous-payés. Désormais, les hôpitaux prodiguant des soins gratuits ferment. D’autres doivent combattre de gros problèmes d’hygiène. Et l’on manque de seringues jetables, d’aiguilles, de vaccins et d’appareillage moderne. De nombreux hôpitaux ne disposent pas d’eau chaude, certains n’ont même pas d’eau du tout.3

Des maladies comme la polio, la tuberculose, le choléra, la diphtérie, la dysenterie et les maladies sexuellement transmissibles réapparaissent à cause de la dégradation des programmes de vaccination et du recul des normes sanitaires. Le nombre de drogués croît aussi terriblement. Les hôpitaux russes essaient de soigner les toxicomanes le mieux possible, même si le financement se réduit.

La qualité de la nourriture est de moins en moins bonne. Le stress et les maladies augmentent. Et pourtant, le prix de la consultation médicale a augmenté de moitié car les honoraires du nouveau système de santé privatisé sont très élevés. Ainsi, de nombreuses maladies non diagnostiquées et non traitées évoluent jusqu’à mettre des vies en danger. Les instances militaires russes qualifient l’état de santé des nouvelles recrues de catastrophique. Le nombre de suicides dans l’armée a dramatiquement augmenté et le nombre de morts par overdose a crû de 80% ces dernières années.4

Pour la première fois depuis la Deuxième guerre mondiale, le taux de natalité en Russie est inférieur au taux de mortalité. En 1992 et 1993, les Allemands de l’Est enterraient deux personnes pour un enfant qui naissait. Pour les femmes de presque quarante ans, le taux de mortalité a augmenté de 20% et pour les hommes de la même catégorie d’âge, ce chiffre a augmenté de trente pour cent.5

Maintenant que les loyers ne sont plus subsidiés, les estimations du nombre de sans-abri à Moscou seulement atteignent trois cent mille. Dans de très nombreuses villes, beaucoup d’entre eux meurent en rue, de froid et de faim. En Roumanie, des milliers d’enfants sans abri vivent dans les gares et les égouts. Ils sniffent de la colle pour ne pas sentir la faim, mendient et sont la proie de toutes sortes d’exploitateurs.6

Dans les pays où le communisme offrait un travail à chacun, les chiffres du chômage ont augmenté de 30%. Un ouvrier polonais témoigne que si l’on est chômeur, il est presque impossible de retrouver du travail après quarante ans. Les femmes polonaises connaissent cette mort économique encore plus vite. Pour obtenir un emploi, dit une femme, « il faut être jeune, ne pas avoir d’enfants mais quand même une grosse poitrine. »7 On ne peut plus que rêver de sécurité d’emploi et le nombre de blessures et d’accidents de travail a augmenté de manière drastique.

Du travail ? Allez chez les flics !

Dans toute l’Europe de l’Est, les syndicats ont été liquidés. Congé de maladie, de maternité, congés payés et autres avantages qui allaient de soi sous le socialisme sont supprimés ou démantelés. Il ne reste presque plus rien des sanatoriums pour ouvriers, des villages de vacances, des centres de santé, des centres sportifs et culturels, des plaines pour enfants, des centres de jour et de tous les autres aspects qui faisaient qu’une entreprise communiste était plus qu’un lieu de travail. Les maisons de repos auparavant uniquement destinées aux ouvriers sont aujourd’hui privatisées ou transformées en casino, night-club ou restaurant pour les nouveaux riches.

Les services de gardiennage pour les entreprises ou les milices privées sont des marchés florissants. Rien que pour l’ex-Union Soviétique, on parle de 800.000 hommes. Une alternative pour la jeune classe ouvrière est l’immense appareil répressif de l’Etat, beaucoup plus terrifiant que sous la période soviétique. Aujourd’hui, l’effectif de cet appareil est plus important, mieux payé et mieux équipé que celui de l’armée. L’ennemi du régime est dans le système même !8

Dans les anciens pays communistes, les revenus réels ont chuté de 30 à 40%. Pour 1992 seulement, les dépenses des consommateurs ont chuté de 38%. En comparaison : les dépenses des consommateurs américains pendant la Grande Dépression des années 30 ont reculé de 21% sur quatre ans. Tant en Pologne qu’en Hongrie, selon les statistiques, 70% de la population vit sous ou juste au niveau du seuil de la pauvreté. En Russie, cette limite se situe entre 75 et 80%.

P.-S.

1. Washington Post, 11 juin 1990 · 2. Monthly Review, 11/96, pp 1-12 · 3. Eleanor Randolph, Waking the Tempest : Ordinary Life in the New Russia, Simon & Schuster New York 1996 · 4. Toronto Star, 5 novembre 1995 · 5. New York Times, 6 avril 1994 · 6. National Public Radio News, 20 juillet 1996 · 7. Nation, 7 décembre 1992 · 8. Monthly Review, 11/96, p.7.
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