Le paradis du marché libre en Europe de l'Est

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Le paradis du marché libre en Europe de l'Est

Sur ordre d'Eltsine, les tanks russes prennent le Parlement d'assaut en 1993. Deux mille personnes seront tuées. Peu après, Eltsine interdit aux syndicats toute forme d'activité politique, supprime des dizaines de publications, met hors-la-loi quinze partis politiques. Mais en Occident, beaucoup de gens de gauche voient alors en lui toujours un démocrate.

Avec la chute des gouvernements communistes, la gauche américaine allait être libérée d'un beau sujet d'irritation. «Libérée du spectre de l'Union soviétique et du cauchemar de la Chine communiste», comme l'a exprimé le théoricien de gauche, Richard Lichtman. En réalité, la restauration du capitalisme en Europe de l'Est signifiera un affaiblissement considérable pour maintes luttes de libération dans le tiers monde. Le soutien soviétique est supprimé, une collection de nouveaux gouvernements de droite voit le jour et les derniers obstacles barrant encore la route aux intérêts des entreprises occidentales sont levés. Dorénavant, elles peuvent se mettre à exploiter comme bon leur semble. Les industriels n'ayant plus à convaincre leurs travailleurs qu'ils étaient mieux lotis que leurs collègues russes, ils ne tardent pas à mettre le holà aux nombreux avantages que la classe ouvrière occidentale a acquis au cours des années. Maintenant que le libre marché, dans sa forme la plus vile, fait une entrée triomphale à l'Est, il va également triompher en Occident. «Le capitalisme à visage humain» est remplacé par «le capitalisme haïssant l'humain». L'anticommunisme de gauche n'a jamais vu venir ces pertes parce qu'il n'a jamais compris quel rôle les puissances communistes en place jouaient lorsqu'en fait, elles tempéraient les impulsions les plus graves du capitalisme et de l'impérialisme occidentaux. Et parce que cet anticommunisme de gauche a toujours considéré le communisme comme un authentique fléau. Même à ce jour, ils sont encore nombreux à ne pas l'avoir compris.

La contradiction entre marché libre et démocratie

Les anticommunistes s'emparent du pouvoir en Europe de l'Est et en Union soviétique dans les années 1989-1991. Ils commencent par imposer leur idéologie bourgeoise à la vie politique et culturelle : les communistes sont écartés du gouvernement, de la presse, des universités, de certaines professions et des tribunaux. Bien que ces anticommunistes se soient fait passer pour des réformateurs démocrates, ils perdent bien vite patience avec les expressions démocratiques de la résistance populaire qui les empêchent d'introduire un capitalisme effréné de libre marché. En Russie, les alliés du président Boris Eltsine évoquent le «danger de la démocratie». Ils se plaignent de ce que «la plupart des organes de représentation sont devenus une entrave à leurs réformes (du marché)». Manifestement, le libre marché ­ qui selon les «réformateurs» constitue la véritable base de la démocratie politique ­ ne peut pas être introduit par des moyens démocratiques. En 1992, les présidents de la Pologne, de la Tchécoslovaquie et de la Russie demandent la suspension de leurs parlements et le droit de gouverner par décret présidentiel. Ils proposent des mesures répressives contre les «nostalgiques» et tous ceux qui refusent de se soumettre aux «réformes» du libre marché. Ils ne sont pas là pour donner le pouvoir au peuple, mais pour assurer un maximum de profit aux privilégiés.

Cette démocratisation par l'oppression a déjà débuté avant le renversement du communisme, à vrai dire. En 1991, Mikhaïl Gorbatchev, met le Parti communiste de l'Union soviétique hors-la-loi. Les fonds et bâtiments du parti sont saisis. Les travailleurs n'ont plus le droit de mener la moindre activité politique sur leur lieu de travail. Six journaux de gauche sont interdits. Les médias américains, et même de nombreux progressistes américains, accueillent cette oppression comme «un pas en avant en matière de réformes démocratiques». A l'époque, Gorbatchev demande que le Congrès russe se dissolve de lui-même : celui-ci s'oppose aux changements avec trop d'opiniâtreté. En fait, le Congrès ne s'oppose pas à la concertation démocratique ni aux élections ouvertes à plusieurs partis d'ailleurs, celles-ci ont déjà eu lieu. Le Congrès doit se dissoudre parce qu'il s'oppose à un capitalisme effréné de libre marché. Durant les débats, Gorbatchev coupe les micros à plusieurs reprises et menace le Congrès de le dissoudre lui-même via un décret d'urgence. Il fait revoter à trois reprises jusqu'à ce que la liquidation souhaitée soit acquise.

Attaque contre le Parlement, les syndicats, les partis d'opposition

Fin 1993, Eltsine recourt à la violence pour dissoudre le Parlement russe et toutes sortes d'autres organes élus, y compris les conseils communaux et régionaux. Il supprime également la Cour constitutionnelle russe et lance une attaque armée contre le siège du Parlement, opération au cours de laquelle quelque deux mille opposants et manifestants perdent la vie. Des milliers d'autres sont incarcérés sans le chef d'accusation ni procès. Eltsine interdit aux syndicats toute forme d'activité politique, supprime des dizaines de publications, contrôle toutes les stations de radio et de télévision, met définitivement hors-la-loi quinze partis politiques. Il supprime unilatéralement la Constitution et en impose une nouvelle qui confère au président un pouvoir quasiment absolu. Pour ces méfaits, les dirigeants et les médias américains le louent en tant que défenseur de la démocratie. Ce qui leur plait le plus, chez Eltsine, c'est qu'il «n'hésite jamais à accorder son soutien à la privatisation» (San Francisco Chronicle, 6 juillet 1994).

A deux reprises, le «démocrate» Eltsine interdit la parution de la Pravda, le journal du Parti communiste. Il impose au journal des prix de location inhabituels pour l'insertion de son propre matériel. En mars 1992, il fait saisir les presses et le bâtiment de douze étages et en cède la propriété à la Rossiiskaia Gazeta, un journal gouvernemental, entièrement pro-Eltsine, donc. Les troupes de choc qui constituent l'«élite» d'Eltsine attaquent régulièrement les manifestants de gauche et les piquets à Moscou et dans les autres villes russes. Andrei Aidzedzhis, un député indépendant, et Valentin Martemianov, un communiste, tous deux virulents opposants au gouvernement Eltsine, sont assassinés pour motifs politiques. En 1994, Dmitri Cholodov, un journaliste qui enquête sur la corruption dans les hautes sphères, perd la vie lui aussi.

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