La fragilité d'une insurrection sans centralisation

Publié le

La fragilité d'une insurrection sans centralisation

La centralisation et une industrialisation fortement dirigée étaient absolument indispensables dans les années 30 pour pouvoir vaincre les nazis : la construction des fondations du plus grand complexe sidérurgique au monde à Magnitogorsk, en 1934. Un chantier mené à la hâte et à mains nues. Ce complexe sidérurgique allait jouer un rôle décisif durant la guerre.

Pour pouvoir survivre, une révolution populaire doit saisir et utiliser la puissance de l'Etat pour (a) libérer la communauté du joug dans lequel la maintient la classe qui possède les richesses et les institutions (b) offrir une résistance à la contre-attaque réactionnaire qui peut arriver. Les dangers externes et internes auxquels est confrontée une révolution rendent indispensable une puissance étatique centralisée, bien que cela ne plaise à personne : ni en Russie soviétique en 1917, ni dans le Nicaragua des Sandinistes en 1980.

Friedrich Engels donne un exemple frappant de cela. Après une révolte en Espagne en 1872-73, les anarchistes ont pris le pouvoir dans toute une série de communes à travers le pays. Initialement, la situation semblait prometteuse. Le roi avait abdiqué et la force armée dont le gouvernement bourgeois disposait se résumait à quelques milliers d'hommes mal entraînés. Pourtant, cette petite bande désordonnée a obtenu la victoire car elle était confrontée à une résistance très éparpillée. «Chaque village s'est proclamé canton indépendant et a mis sur pied un comité révolutionnaire (junta)», écrit Engels. «Chaque village était seul car on avait à l'esprit que ce n'était pas la collaboration avec les autres villages qui était le but essentiel mais seulement l'indépendance absolue. Ainsi, on a exclu d'avance la possibilité d'une attaque commune (contre les puissances bourgeoises).» Ce sont «la fragmentation et l'isolement des combattants révolutionnaires qui ont permis aux troupes du gouvernement de mater une révolte après l'autre.»1

La division appelle une attaque de l'ennemi

Une autonomie décentralisée à petite échelle est fatale pour une insurrection, c'est même probablement une des raisons pour lesquelles chaque révolution anarcho-syndicaliste a échoué jusqu'ici. Une participation ouvrière locale, indépendante, avec une bureaucratie réduite au minimum, une force policière et militaire limitée, ... tout cela serait effectivement très beau. Cela pourrait constituer la base du socialisme ...si le socialisme avait la chance de pouvoir se développer sans les attaques et le travail de sape contre-révolutionnaires. En 1918-20, quatorze pays capitalistes, les Etats-Unis y compris, ont envahi l'Union soviétique dans une tentative sanglante, mais vaine, de renverser le gouvernement bolchevique. Les années d'invasions étrangères et de guerres civiles ont en grande partie déterminé la mentalité d'assiégés des Bolcheviques, pour qui la seule solution était dès lors l'unité du parti et un appareil de sécurité répressif. Le même Lénine qui avait encouragé la démocratie au sein du parti et, contrairement à Trotski, voulait donner une plus grande autonomie aux syndicats, a appelé en mai 1921 à mettre fin à l'opposition ouvrière et aux autres fractions existant dans le parti.

Trotski était l'un des leaders bolcheviques les plus autoritaires et le moins enclin à tolérer l'autonomie organisationnelle, certains points de vue et la démocratie à l'intérieur du parti. Mais en automne 1923, ramené à une position minoritaire et mis à l'écart par Staline et d'autres, Trotski s'est soudainement déclaré ouvert à la transparence au sein du parti et à la démocratie ouvrière. Depuis lors, il est encensé par certains partisans comme un démocrate antistalinien.

«Il est temps», a dit Lénine devant l'assemblée enthousiaste et unanime du Dixième Congrès du parti, «de mettre fin à l'opposition, cela a assez duré : nous avons connu assez de résistance.» Les communistes ont décidé que les différends affirmés et les tendances contradictoires devaient cesser dans et hors du parti. Les signes de dissension et de faiblesse avaient continuellement favorisé l'attaque d'ennemis redoutables.

Le destin de l'individu et celui du peuple

A la fin des années 20, les Soviets avaient le choix (a) de mettre toutes leurs forces en oeuvre pour une centralisation plus forte avec une économie dirigée, une collectivisation agraire et une industrialisation forcées sous la direction autocratique du parti, le choix de Staline, ou (b) d'emprunter la voie d'une libéralisation qui permette plus de diversité politique, plus d'autonomie pour les syndicats et les organisations, plus d'intervention et de critique ouvertes, plus d'autonomie pour les différentes républiques soviétiques, un secteur de petites entreprises en propriété privée, un développement agraire indépendant par la population paysanne, plus d'accent sur les biens de consommation et moins sur l'accumulation du capital, indispensable pour construire une bonne base militaro-industrielle. La seconde voie aurait, selon moi, pu mener à une société plus confortable, plus humaine et plus serviable. () Le seul problème est que le pays aurait couru le risque de ne pas être prêt à combattre les attaques nazies. Au lieu de cela, l'Union soviétique a commencé une industrialisation rigoureuse, poussée. (..) Dix ans de construction ont fait naître le plus grand complexe sidérurgique d'Europe, une énorme base industrielle totalement neuve à l'est de l'Oural, au milieu des steppes arides, en attendant une invasion de l'ouest. «On a dépensé des flots d'argent, les hommes ont souffert de la faim et de la soif, mais la construction a continué sans se soucier des individus et avec un héroïsme massif rarement égalé dans l'histoire.»2

La prévision de Staline selon laquelle l'Union soviétique n'aurait que dix ans pour faire ce que les Britanniques ont fait en un siècle, fut exacte. Lorsque les nazis ont envahi l'Union soviétique en 1941, cette même base industrielle, en sécurité à des milliers de kilomètres du front, a fourni des armes de guerre qui ont finalement pu régler le conflit.

1 Marx, Engels, Lénine, Anarchism and Anarcho-Syndicalism: Selected Writings (New York, International Publishers, 1972) · 2 John Scott, Behind the Urals, an American Worker in Russia's City of Steel (Boston, Houghton Mifflin, 1942)

Commenter cet article